Si vous êtes anglophone (Oui, regarder des séries en VOSTFR compte) ou anglophile, vous n’avez pas pu passer à côté de l’expression « Angry Black Woman ».

Vous savez, cette expression populaire aux Etats-Unis pour désigner les femmes noires qui n’ont – disons-le comme ça – pas leurs langues dans leurs poches.

Aux yeux de la société, ces femmes veulent se faire entendre, et pour cela n’hésitent pas à parler fort, à crier. Elles renvoient une image autoritaire, dominatrice, voire castratrice qui fait peur. Les hommes en ont une sainte horreur et les femmes ne veulent pas y être assimilées.

Au travers des programmes télévisés (film, clip vidéos, etc) et surtout au vu de l’Histoire et de la bestialisation des personnes Noires en Occident, les clichés ont la dent dure.

Moi, vous l’avez remarqué, je suis une black woman, et angry, oui oui, ça m’arrive de l’être.

Par exemple, le fait que  les femmes gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes pour des postes similaires et avec les mêmes compétences, ça m’énerve.

Savoir que chaque année, elles sont une centaine à être assassinées par leurs conjoints et qu’une femme sur sept sera agressée sexuellement au cours de sa vie, ça me fout un peu en rogne, oui. (Statistiques 2016 en France – Source : Insee).

Et quand je pense aux fillettes victimes d’excision, aux mariages forcés, aux femmes battues, mutilées, maltraitées, dont le sort est si méconnu que même les statistiques font défaut, je suis plutôt en colère, en effet.

Les mères qui élèvent seules leurs enfants et ne reçoivent ni respect ni considération, devinez quel effet ça me fait ? Bingo, ça me saoule.

Et vous savez ce qui, dans ma petite existence me met encore plus de mauvaise humeur ?

Que l’on me dise « Oui mais en réalité, vous avez accès à l’éducation maintenant. Regarde, tu es ingénieure ». Ou que l’on m’assure qu’une journée pour les femmes est superflue et inutile parce que « ça devrait être tous les jours, la « fête » des femmes ». Ahh, et puis, qu’un inconnu me dise « Ah mademoiselle, vous devriez sourire, ça vous irait mieux ».

Tout ça, je l’avoue, me rend assez angry.

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Seulement voilà, je suis femme, je suis noire. Et c’est plutôt mal de cumuler autant et de rajouter en plus de la colère au tableau.

Mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu la réputation d’être une « dure à cuire ». Aussi, sans même y associer l’expression « Angry black woman », je savais que quelque chose dans ma nature et mon comportement dérangeait la société, la famille, l’entourage.

Et cela a démarré lorsque j’ai commencé à dire ce que je pensais.  Autant dire il y a très treees longtemps. Étais-je née comme ça ? Peut-être. Et je me suis demandée: si je suis comme ça, peut-être que d’autres femmes aussi, quelque part dans le monde souffrent de ce même mal. Des femmes noires, des femmes blanches peut-être.  Oh mais vous imaginez, des angry black women blanches ? Des « angry white women », donc ?

Mais pourquoi n’avais-je donc jamais entendu cette expression? Parce qu’elle n’existe pas. Tout comme l’expression « angry black man » ou « angry white man » d’ailleurs, n’existe pas.

L’aigreur et la colère semblaient donc ne coller à la peau que des personnes  comme moi : noire et femme dans un monde homme et blanc.
Ouch…

2 solutions s’offraient alors à moi:
– devenir une gentille fille
– rester la même.

J’ai voulu tenter la 1ère.
J’étais fatalement Femme et Noire. Je ne pouvais m’attaquer qu’au « angry ». Mais qu’était ce donc être gentille ? Sourire à tout bout de champ ? Ne pas contrarier ou contredire ? Avoir des opinions politiques, sociétales, sociales lisses ?

J’avoue, je pataugeais. Car pour moi, être gentille, jusque-là, c’était plutôt avoir de la compassion, de l’empathie. Avoir bon coeur, vouloir faire le bien, prôner la paix dans le monde ou partager son sandwich avec celui qui avait oublié le sien.

Bon je n’étais pas tout à fait tout ça mais… je m’en approchais comme je pouvais…
Mais là… On me demandait d’être gentille.

Les gens (parfois des inconnus) me disaient  « Allez, tire pas la tronche », lorsque comme un être humain normalement constitué, j’avais des jours sans. On me disait aussi « Tu devrais te détendre », « Ne prends pas tout aussi à coeur », « Franchement, tu es intraitable, dis donc ! « .

On me trouvait maussade ou froide parce, parfois le matin au bureau, je disais bonjour sans me lancer dans une conversation « amicale ». On me reprochait aussi, plus ou moins clairement, de ne pas être sociable, lorsque parfois, fatiguée ou contrariée, j’avais juste envie de démarrer ma journée au calme.

On m’en voulait d’avoir des idées « originales », des positions peu flexibles, et surtout de les défendre becs et ongles.

Le paradoxe ? Je n’ai pas l’impression que le monde se souciait autant de la gentillesse de mes homologues masculins
Un peu comme si, eux, n’avaient pas besoin d’être « gentils ». Je n’ai jamais (je pèse le mot) entendu quelqu’un dire à un homme « tu devrais sourire plus souvent ».

Pourquoi est-ce qu’on se permettait de me faire ces remarques là, à moi?  Était-ce ma couleur de peau ? Mon genre ?  Un mélange des deux ?

Peu importe, on me demandait d’être ce que je n’étais pas, et que je n’aspirais pas à être. Et j’ai dit non.

Tout simplement parce que je n’en ai pas envie, moi, de cette « gentillesse » là. Je veux juste pouvoir être moi. Sourire lorsque j’en ai envie, et seulement lorsque j’en ai envie. Tenir une conversation d’égal à égal sans que mon genre ou ma couleur laissent présumer de ma supposée colère.
Je veux pouvoir m’exprimer en toute liberté, avec respect certes, mais avec liberté sans être en quelque sorte responsable du bien-être de mes interlocuteurs. Je ne veux pas devenir responsable de comment ils se sentent à cause de mon absence de sourire.

Non, je ne veux pas. Je ne leur en demande pas tant et je ne suis pas disposée à faire ce type de concessions.

Et vous savez ce qui m’a persuadée que je n’étais pas complètement folle ?

You can call me Mary, Rosie ou Nathalie

 

Les exemples sont légions mais citons par exemple :

« Rosie la riveteuse »,

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C’est une image symbolisant les 6 millions de femmes autorisées à travailler dans les usines d’armement alors que les hommes étaient partis au front lors de la 2nde guerre mondiale.
L’image est publiée lors d’une campagne visant à convaincre les femmes de venir rejoindre les rangs dans les usines, avec le slogan « We can do it ! ». Mais elle vise aussi à convaincre les hommes, de laisser les femmes travailler, car à cette époque, une bonne partie d’entre eux est contre le travail des femmes.  L’image se retrouve bientôt surnommée « rosie the riveteuse » en référence à un chant patriotique mentionnant une femme ouvrière.

D’abord présentée comme un symbole patriotique,  l’image devient un symbole de l’émancipation des femmes et du féminisme dans les années 1980. Ce qui explique d’ailleurs mon choix pour cette représentation en ce jour.

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Je n’ose imaginer combien de « Rosie »  ont été traitées de mégères ou de « féministe de mer** » pour simplement avoir voulu travailler .Auraient-elles dû se conformer et demeurer « gentilles » comme il leur était demandé ?

Mary Jackson,

Le 7 Mars, un jour avant la journée internationale des droits des femmes, je suis allée voir le film « Hidden figures » au cinéma.  Il retrace le parcours de femmes Noires au sein de la Nasa, notamment Dorothy Vaughan, Mary Jackson et Katherine Goble qui sont toutes les trois membres d’équipes ayant un seul et même objectif: envoyer le 1er homme sur la lune.

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En plus de leurs vies de femmes noires dans une Amérique ségrégationniste, le trio doit s’imposer dans le monde du travail.

En particulier, Mary Jones (interprétée par Janelle Monae) n’a pas sa langue dans sa poche. Je pense d’ailleurs qu’elle aurait sa place au 1er rang dans l’assemblée des angry black women. Avec son caractère bien trempé, elle est sûre d’elle et devient à force de travail, la 1ère femme Noire ingénieure en aéronautique des USA.

Katherine Johnson, véritable prodige des chiffres a vérifié à la main, la trajectoire de la fusée qui a emmené John Glenn sur la lune. Sans elle, le périple était voué à l’échec. Encore en vie aujourd’hui, elle a pu assister à la cérémonie des Oscars 2017, où le film a reçu une récompense.

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En 2015, Barack Obama lui a remis la médaille présidentielle de la Liberté. Pour la dame de 98 ans, qui n’a jamais reçu de récompense  pour son travail remarquable, c’est une belle reconnaissance.

Ce film m’a non seulement rendue fière d’être une femme Noire. Mais m’a surtout convaincue, s’il était besoin, qu’il n’y a rien de mal à croire en ses idées et à les défendre, coûte que coûte.

Comme l’avait si bien dit Viola Davis dans son discours de remerciement lors de la cérémonie des Emmy Awards en 2015: << La seule chose qui sépare les femmes de couleur de n’importe quelles autres, ce sont les opportunités. >>

Lors de même discours, elle a cité Harriet Tubman, femme noire et ancienne esclave qui a combattu pour la liberté des afro-américains entre la fin du 19e siècle et le début du 20e.

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Elle a aussi tenu à saluer le travail de la productrice Shonda Rhimes, (décrite comme une angry black Woman dans le New York Times en 2014) pour avoir «redéfini ce que voulait dire être belle, être sexy, être une femme de décision, être noire ».
Vous l’aurez compris, tout est une question d’ opportunités et de perspectives.

Moi, je suis Nathalie,

Comme tout le monde, il m’arrive d’être angry, mais cela ne définit pas qui je suis.

J’ai le sens de l’humour, presque toujours. Des envies de rire, de m’amuser, de discuter, de tout de rien, parfois sérieusement, parfois moins. Je suis une femme, noire et malgré tout ça, je ne suis pas une angry black woman. En tout cas, pas à temps plein.

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Toujours avec beaucoup d’amour,

Beijos !